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Le désert. Pourquoi s’intéresser aux déserts? Pour chacun, c’est un lieu sans vie, sans odeur, sans action… Bref, on imagine déjà une antichambre du purgatoire. Ils représentent pourtant 1/5 ème de la planète… auxquels l’homme moderne ne comprend rien. Et encore ne s’agit-il que des déserts chauds. Si on y ajoute les déserts froids -Arctique, Antarctique, Sibérie, etc…- c’est la moitié des terres émergées à laquelle nous -vous- ne comprenons rien!

Or, quand on le connaît -mais peut-on vraiment le connaître?- un désert est un lieu fabuleux où on est à chaque fois frappé par une vie éphémère là où on ne la pressent pas. Il peut s’agir d’une touffe d’herbe ou d’un buisson planté dans le sable. Ou d’un acacia noueux là où ses racines espèrent trouver très profondément un semblant d’humidité. Des scarabées noirs surgissent à la nuit tombante à la recherche de spores vieilles de milliers d’années mélangées aux grains de sable. Leurs pattes griffues grattent toute la nuit contre les bagages épars du bivouac…
Parfois, il peut s’agir d’une souris de désert à longue queue -une gerbille- qui s’agite et saute en tous sens à toute heure de la nuit. On aperçoit parfois ses yeux luisants et rapprochés à la seule lueur des milliards d’étoiles.
Plus rarement, c’est un scorpion qui cherche un peu de chaleur et qu’on trouve, translucide, à l’aube, niché sous une couverture. Ou encore une vipère des sables lovée.

Dès les premières heures où on aborde le désert, on est donc frappé par la vie. Et non pas par l’absence de vie. Même si, bien sûr, il existe des portions totalement abiotiques ou presque -c’est à dire sans vie- de ci de là.
De plus, on ne peut aborder le Sahara qu’avec des dromadaires -que tout le monde appelle chameaux. On n’est donc pas seul, puisqu’on ne peut voyager loin de tout que grâce à ces animaux à la gueule invraisemblable!
Etrangement, le chameau ne peut vivre sans l’homme au Sahara… même s’il n’est jamais qu’un animal semi-sauvage… (ou semi-domestiqué). Pourquoi? Car on n’a jamais vu un chameau puiser l’eau d’un puits de quinze mètres! Et l’homme ne peut vivre sans cet animal qui lui fournit le lait des mamelles des femelles. Mais également des poils pour tresser des cordes. Justement. Ou des poils -encore- pour tisser des burnous qui protègeront du froid la nuit en hiver. Exceptionnellement, on sacrifiera un jeune mâle pour la viande. Et surtout, bien sûr, le chameau permet de traverser le Sahara le long des pistes chamelières, de transporter ballots et marchandises indispensables… et de se transporter soi-même en montant sur une selle rustique.

Toutes les nuits, le chamelier n’est donc jamais seul dans le désert. Puisque ses bêtes paissent ou ruminent toujours à quelques pas. Souvent, leurs roulades menacent d’écraser le dormeur assoupi. Leurs remugles de broussailles prédigérées et ramenées dans la gueule pour être ruminées puent souvent horriblement. S’y ajoutent les crottes luisantes et les longs pets. Et certes, les nuits dans le désert ne seront jamais solitaires!
Mais c’est ce bizarre équilibre entre un animal antédiluvien et un nomade qui le connaît parfaitement qui fera que l’un pourra survivre grâce à l’autre. Survivre durant le temps d’une traversée ou d’une caravane. Mais survivre également et perdurer également pendant des siècles, voire des milliers d’années. Ce qui est non moins étonnant. Car les sociétés de désert sont certainement les plus vieux peuples du monde. Alors qu’un occidental qui ne connaît pas ce milieu aride ne pourra espérer y subsister que quelques heures. Les Bushmen du désert du Kalahari, les Aborigènes d’Australie, les Amérindiens des déserts nord ou sud-américains… les Afars du désert danakil ou les nomades du Sahara représentent certainement les plus vieux peuples du monde!

On fait donc ce bizarre constat: non seulement il y a de la vie dans le désert. Mais cette vie permet à l’homme d’y perdurer. Alors qu’à priori, nous pensons tous qu’un désert est « désertique »…
Evidemment, on ne trouve pas de tout à chaque pas. Et les ressources seront souvent limitées: les plantes -que broûtent les animaux- sont rares. C’est pour cela qu’il faudra se déplacer souvent pour les trouver. C’est ainsi qu’on devient nomade! Ce sont d’ailleurs certainement plus les chameaux qui sont nomades que l’homme qui les accompagne dans leur pastoralisme!

Restent les caravanes. A quoi servent-elles?
Personne ne peut indéfiniment vivre seul dans le désert. Chacun a besoin de marchandises qui viennent d’ailleurs. Les nomades du Sahara comme les autres. Il peut s’agir de thé -présent au Sahara seulement depuis l’un ou l’autre siècle- de sucre, de farine de blé ou de mil, de dattes sèches des oasis ou de toute autre produit alimentaire. L’homme n’est pas un animal solitaire. Et le nomade a besoin du sédentaire pour survivre. Le sédentaire -Africain du Sahel ou oasien du coeur du désert- a également besoin de la viande et du lait des animaux élevés dans le désert et parfois vendus. C’est ainsi que fonctionnent ces réseaux: les caravanes servent à alimenter les campements. Et à désenclaver les oasis ou les villages reculés.

Et puis, il y a le sel!
Chez nous, le sel sert à saler. Mais on pourrait effectivement presque vivre sans. Dans nos mémoires, on se rappelle vaguement qu’il s’agissait d’un produit coûteux au moyen-âge. Car il servait à conserver les aliments. Le sel a même pu servir à certaines époques de monnaie et il justifait même d’un impôt. Mais au Sahara ou en Afrique… pourquoi du sel?
En fait, ce sel, issu des mines les plus reculées du désert, sert à immuniser des maladies et parasitoses de « tous » les animaux dans cette zone au sud du Sahara et qu’on nomme le Sahel. Jusque sur les marchés africains du golfe de Guinée, on trouve de ce sel gemme récolté au plus profond du plus grand désert du monde. Et rien qu’à lui-seul, il justifie des dernières grandes caravanes sahariennes. On peut croire que ces récoltes sont anecdotiques… Et certes, on ne « voit » pas souvent de caravanes au Sahara. Mais c’est tout simplement parce que ce désert -qui va du Maghreb à l’Afrique Noire et de la mer Rouge à l’Atlantique- est immense! C’est le quart de toute l’Afrique! Excusez du peu. Et de là à croiser la route d’une quarantaine de chameaux on ne sait où, il y faut de la chance! C’est ce qu’on peut croire! Naïvement…

Mais lorsqu’on participe à la caravane de sel en pays afar éthiopien, il s’agit de milliers de chameaux qu’on croise dans les canyons désertiques ou les étendues blanches et désolées… par jour! Oui, par jour!
Au nord du Mali, l’ Azalaï qui part chercher le sel aux mines de Taoudenni draine trois-quatre-cinq, voire six caravanes par jour! Soit souvent plusieurs centaines de chameaux… par jour! Qui vont chercher le sel gemme au coeur géographique du Sahara!

Les dernières grandes caravanes sont donc au contraire très vivantes. Et les camions ne semblent pas détrôner l’usage de ces rustiques animaux. Car, bien avant les occidentaux, les Sahariens savent qu’ils n’auront ni gasoil, ni pièces de rechange à débourser avec leurs montures. Un troupeau se reproduit de lui-même… et en cinq ans, un jeune chamelon peut être apte à ramener ses lourdes charges de bât.

Depuis quand datent-elles, ces caravanes du Sahara? Certainement d’avant les Pharaons… qui importaient déjà une variété de sel appelée natron -du carbonate de sodium- du Soudan pour accéder à la vie éternelle. On utilisait en effet du natron pour embaumer les morts. Certes, le chameau n’est certainement présent au Sahara que depuis le 6 ème ou 7ème siècle avant Jésus Christ. Mais on devait certainement utiliser des boeufs porteurs sur les mêmes pistes millénaires… pas encore aussi désertiques qu’aujourd’hui.

Après des milliers de kilomètres parcourus seul dans les déserts, j’en ai beaucoup croisé, de ces caravanes. Lorsque je traversais en solitaire les grands déserts du monde, j’étais frappé par cette vie insoupçonnée qui surgissait subitement au détour d’une dune. Alors qu’à d’autres endroits, on peut ne croiser aucune vie humaine durant près de deux mois!
Par moments, donc, et par endroits, le Sahara vit au rythme de ses caravanes immuables. Les caravaniers s’activent comme une araignée sur ses fils. Il y faut de nombreux secrets, de la part de ces fabuleux voyageurs, pour s’occasionner ces efforts incensés au coeur du plus grand des déserts. Comment font-ils pour s’orienter? Sans montre et sans boussole. Pourquoi ne perdent-ils pas toutes leurs bêtes, alors qu’il n’y a jamais de pâturage sur ces zones? Conduisent-ils la nuit… et dans ce cas, comment repèrent-ils simplement leur route? Ou comment font-ils pour ne pas être écrasés par le soleil omniprésent en journée?

Ce sont tous ces secrets auxquels j’ai été nitié… justement par ces derniers grands voyageurs au long cours. Car je n’ai pas appris à m’occuper de mes propres chameaux dans des livres. Il n’y a malheureusement aucun ouvrage -à part les miens, bien sûr- qui vous explique comment s’occuper de ses montures. Comment les charger. Comment les nourrir. Comment s’orienter au milieu d’un paysage blanc, lumineux, sans repère. Tous ces trésors d’ ingéniosité et cette connaissance sidérante de leur milieu… ce sont les nomades qui me les ont enseignés. Patiemment. Durant des années.
Car, aussi incroyable que cela paraisse, j’ai effectué « toutes » les grandes caravanes du Sahara. Les dernières. Parfois seul. Et parfois justement avec ces chameliers qui m’ont tout appris. Il en reste peut-être une dizaine à travers le Sahara. Et la plupart du temps, il s’agit des caravanes de sel ou de natron. Il en existe une en Mauritanie, une au Mali, une au Niger, quelques petites au Tchad et celle -presque tombée en désuétude- au Soudan. Sans compter les caravanes des déserts de la Corne de l’Afrique.
Certes, il aura fallu du temps! Peut-être deux décennies à vivre avec les nomades des déserts environ six mois par année. Et qui aura déjà parcouru quelques heures sur un chameau sait qu’on y gagne surtout un grave mal… aux fesses. C’est d’ailleurs tout le dilemme: soit on marche et on a mal aux pieds et aux jambes. Soit on monte et on a mal… à un autre endroit de l’anatomie. Ajoutez à cela bien sûr les vents de sable, le soleil qui calcine tout sur son passage, les mirages, les attaques des pillards. Anécdotiquement, à force de raper ses jambes contre le cou des chameaux suivant leur lent rythme… on y gagne une épilation définitive des mollets.

C’est le prix à payer pour apprendre la façon incroyable dont les chameliers parcourent le plus dur des déserts.